Il y a des films qui s’impriment en nous avant même que l’on ait les mots pour les comprendre. The Wiz appartient à cette catégorie très particulière : celle des œuvres qui précèdent l’analyse, qui s’installent dans le corps avant de trouver leur place dans l’esprit. Longtemps, il a été pour moi LA cassette VHS préférée, celle qui tournait en boucle dans le magnétoscope du salon.

J’ai grandi dans un environnement où La Traviata avait plus de panache que Madonna. Mon goût pour les comédies musicales semblait presque naturel, mais pourquoi celle-ci en particulier ? Pourquoi ce film, souvent moqué, parfois oublié, et dont l’histoire industrielle invite davantage au scepticisme qu’à l’adoration ?

À l’origine, il y a The Wonderful Wizard of Oz de L. Frank Baum, matrice inépuisable du récit initiatique. Dorothy, son chien Toto, la tornade, le monde d’Oz : un imaginaire fondateur, souvent revisité. Mais The Wiz s’inscrit ailleurs. Né en 1974 sur les planches de Broadway comme une relecture afro-américaine, le spectacle devient un phénomène culturel avant d’être porté à l’écran. Sous l’impulsion de Berry Gordy, figure centrale de la Motown, le projet cinématographique ambitionne de rendre visibles des récits et des expériences afro-américaines à un public élargi.

Le film, pourtant, naît sous tension. Les choix artistiques divisent, à commencer par le casting de Diana Ross, qui insiste pour incarner une Dorothy adulte. Le budget explose et la réception est brutale : échec critique, flop commercial. The Wiz arrive en fin de course d’une époque, celle de la blaxploitation, dont il semble à la fois hériter et s’éloigner.

Derrière la caméra, un nom inattendu : Sidney Lumet. Cinéaste du réel, chroniqueur des tensions sociales (12 Angry Men , Serpico , Dog Day Afternoon,…), Lumet affirme alors qu’il n’y a « plus rien à tirer du réalisme ». Avec The Wiz, il se tourne vers une forme de fantaisie urbaine profondément ancrée dans New York City. Sa ville devient Oz : un espace traversé de contrastes, de beautés rugueuses, de laideurs assumées. Une ville qu’il a connue pauvre, qu’il a vue se transformer, et dont il capte ici une poésie étrange.

C’est peut-être là que le film me touche encore aujourd’hui. En le revoyant, des années plus tard, je retrouve intacte cette joie enfantine : je sautille sur mon canapé, amusée par les décors en carton-pâte, les costumes approximatifs, les trouvailles bricolées. Les poubelles carnivores du métro, les silhouettes absurdes, les fermetures éclair visibles ; tout ce qui pourrait être perçu comme un défaut devient une signature. The Wiz ne cherche jamais à masquer son artifice, et c’est précisément ce qui le rend vivant.

La mise en scène épouse cette logique. Lumet cadre large, laisse les corps exister dans l’espace, donne à voir les déplacements comme sur une scène de théâtre. Il y a quelque chose de profondément chorégraphique dans sa manière de filmer, une attention au mouvement qui rappelle l’influence de la danse moderne, notamment celle d’Alvin Ailey. La progression de Dorothy elle-même semble inscrite dans l’espace : d’abord de droite à gauche, puis inversée, comme un trajet symbolique vers l’émancipation. Et puis il y a la musique, supervisée par Quincy Jones, qui donne au film une énergie singulière.

Pourtant, à mesure que le regard se fait plus adulte, les limites apparaissent. Le film cherche à inscrire ses personnages dans une lecture historique de la condition noire américaine – ségrégation, migration, exploitation – mais ces correspondances restent parfois schématiques. L’homme de paille, l’homme de fer, le lion : autant de figures qui portent des idées fortes sans toujours leur donner la complexité qu’elles méritent. Et surtout, le contraste entre un Harlem en ruine et un Oz fantasmé pose question. Si Oz est une allégorie du rêve, pourquoi ce rêve semble-t-il si éloigné du réel qu’il prétend sublimer ?

On sent alors un certain retrait de Lumet, comme s’il appliquait son savoir-faire sans totalement s’approprier le projet. Le film devient un objet hybride, tiraillé entre ambitions politiques, exigences commerciales et visions artistiques divergentes.

Mais peut-être est-ce précisément cette tension qui fait la beauté de The Wiz. Un film imparfait, bancal parfois, mais traversé d’éclats sincères. Un film qui, comme les créatures du livre Where the Wild Things Are de Maurice Sendak donne forme à des émotions primaires : la peur, le doute, le désir d’aimer et d’exister.

Aujourd’hui encore, je ne peux pas le regarder avec distance. Il reste lié à quelque chose d’intime, à une manière d’entrer dans le cinéma par la sensation plutôt que par le jugement. The Wiz n’est peut-être pas un grand film au sens classique du terme. Mais il est un grand souvenir, et parfois, cela suffit à le rendre essentiel.

Caroline Poisson

“La Pirate" Caroline Poisson a appris à nager en regardant des dessins animés. Depuis, elle filme, des musiciens, des chiens, des gens. Confrontée beaucoup trop tôt à la VHS de « Misery », elle est tombée dans l’univers de l’horreur en même temps que dans celui de Walt Disney.
Points particuliers : rit trop fort à chaque visionnage de « Massacre à la tronçonneuse » et mange devant toutes les scènes de cannibalisme avec un sourire effrayant.